Fin du port du masque : pourquoi nous sommes surpris en découvrant les « bas de visage »

Bizarre, vous avez dit bizarre ? Ces jours-ci, beaucoup d’entre nous font l’expérience d’un phénomène singulier. A la boulangerie du coin, au café d’à côté, à l’école des enfants et parfois même au travail apparaissent des visages étranges. La boulangère a un drôle de menton ; la puéricultrice de la crèche, un sourire plein de dents ; le directeur de l’école est mal rasé ; le serveur fait une moue. Que se passe-t-il ? Tous ces gens que nous n’avions jamais vus « en entier » ont enlevé leur masque, tout simplement – en deux ans et demi de Covid, nous avons malgré tout fait des rencontres. Et, de manière systématique, nous sommes étonnés par leur « bas de visage ».

« Non, ça ne colle pas », a ainsi été, grosso modo, ma première pensée en tombant nez à nez dans la rue avec une autre mère d’élève – qui avait d’ailleurs l’air aussi surprise que moi de me découvrir et m’a lancé en riant cette phrase délicieusement contre-intuitive : « Sans les masques, on ne se reconnaît plus ! » La réalité de son visage est entrée en collision avec ce que j’en imaginais, à tel point qu’il m’a fallu quelques instants pour m’y ajuster. Mais qu’avais-je imaginé, au juste ? Et selon quels critères lui avais-je modelé un bas de visage virtuel ? « Il s’agit sans doute d’un mécanisme de complétion, explique Sylvie Chokron, directrice de recherche au CNRS, neuropsychologue à la Fondation ophtalmologique Rothschild et chroniqueuse pour le cahier « Science & médecine » du Monde. Lorsque l’on doit reconnaître quelque chose dont on n’a qu’une partie, le cerveau complète avec des a priori. Dans ce cas précis, il s’agit d’a priori non visuels. Le cerveau compose un bas de visage en fonction de la partie haute, mais aussi en fonction de la voix, de la personnalité, de nos sentiments envers cette personne. On se construit une représentation, un peu comme on le ferait en lisant un roman. »

Le choc de l’ajustement visuel

Extraordinaire : la mère du petit Hélio, comme le personnel de la crèche ou les nouveaux commerçants du quartier, seraient donc depuis deux ans les personnages de mon roman inconscient… C’est aussi ce qu’explique Lionel Naccache, neuroscientifique à l’Institut du cerveau et neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, auteur du Cinéma intérieur (Odile Jacob, 2020) : « L’un des résultats-clés de l’étude de la perception et de la conscience, c’est que l’être humain produit du sens, constamment et inconsciemment. Dans le cas de la perception visuelle, des infos lumineuses s’impriment sur la rétine et sont transmises au cerveau ; or ces infos sont sans cesse interprétées. Le moteur de la signification est tellement fort, chez nous, qu’on invente du non-perçu. A titre d’exemple, au cinéma, ce que vos rétines reçoivent, ce sont vingt-quatre images fixes par seconde ; mais ce dont vous faites l’expérience, c’est un film continu. Eh bien, ce qu’on ne vous a pas montré, entre deux images, vous l’avez inventé. J’appelle cela des fictions. »

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